Perles rares : le Cours d'architecture rurale de François Cointeraux, pionnier de la construction en pisé sur Tolosana

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Le pisé, méthode très ancienne de construction en terre crue compressée dans des coffrages, fait partie des techniques d’éco-construction qui connaissent actuellement un renouveau.

L’un de ses premiers théoriciens et promoteurs est l’entrepreneur et maçon lyonnais François Cointeraux (1740-1830), devenu "professeur d’architecture rurale". Il a mené un combat enthousiaste et tenace en faveur de système constructif, par des expérimentations, des constructions, des conférences et démonstrations publiques et, surtout, par des dizaines de publications éditées de 1790 à 1826, dont le Cours d’architecture rurale pratique ou … la manière de bâtir en pisé en ligne sur Tolosana.

Dans son préambule, intitulé "Prospectus", cet ouvrage se présente comme une réédition de l'Ecole d'architecture rurale, premier traité sur le pisé publié par F. Cointeraux en 1790, sous une forme plus commode, imprimée avec plus de soin tout en étant meilleur marché. Faite par une « Société d’artistes », elle est destinée aux pays germaniques. Les éditeurs promettent une future édition en langue allemande, qui sera effectivement publiée peu de temps après. Ce qu’ils oublient de préciser, c’est que cette édition a été faite sans le consentement de l’auteur, qui publiait la plupart de ses ouvrages en auto édition1. François Cointeraux s‘est insurgé quelque temps plus tard contre ce piratage dans une brochure publiée en 1806 2.

Le sous-titre a été modifié, trahissant quelque peu les intentions de Cointeraux qui voulait encourager l’auto-contruction qui ne coûte "que sa peine" : on passe d’une méthode « où l’on apprendra soi-même à bâtir solidement les maisons de plusieurs étages… avec la terre seule », à un ouvrage adressé aux propriétaires, qui pourront diriger les travaux eux même « sans qu'il en coûte autre chose qu'une main-d'oeuvre très facile, très expéditive ». 

 

 

Maisons construites en pisé

Procédé de construction selon le procédé du Bugey

 

La première partie présente les origines de la construction en pisé ainsi que ses nombreux avantages : rendre les "villages plus riants  et plus agréables", " épargner le bois", "garantir... du froid et des excessives chaleurs" , tout en assurant "la diminution et la promptitude du travail dans les constructions". Après avoir décrit les outils nécessaires, François Cointeraux expose en détail deux méthodes : celle pratiquée dans la région lyonnaise et celle de la région du Bugey, que, bien que Lyonnais, il juge encore meilleure. Des illustrations de constructions réalisées en pisé figurent à plusieurs endroits de l'ouvrage  : principalement des maisons, mais aussi une manufacture.Procédé de construction selon le procédé du Bugey

Tab III : pisoir (outil avec lequel on bat la terre) ; Tab IV : plan d'une petite maison bâtie en pisé

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans une dernière partie, François Cointeraux décrit le "nouveau pisé", qui utilise des "carreaux de pisé", fabriqués dans des moules, qui étend les possibilités de construction et en augmente la solidité. Il perfectionnera quelques années plus tard leur fabrication grâce à son invention, la "crécise", qui est la première presse à bloc de terre comprimée.

                                                                                                                                 

 

La vingtaine d’illustrations présentes dans le volume sont des copies assez fidèles de celles de l’édition originale, avec quelques variantes

Source : exemplaire Res HAA 6/1, de la Bibliothèque universitaire centrale du Mirail (SCD Toulouse 2)

Source : New-York Public Library

 

Mais l’une des planches copiée est tellement fautive que Cointeraux invite « à se garder de suivre une si vicieuse méthode que celle qu’osent conseiller les contrefacteurs » car elle risque « d’exposer des familles entières ». Malheureusement, Cointeraus ne donne pas la référence de planche incriminée, renvoyant à une annexe qui ne figure pas dans la brochure de 1806, du moins dans l’exemplaire conservé à la Bibliothèque nationale de France. On peut émettre l'hypothèse  qu’il s’agit de celle-ci.

La réception des travaux de Cointeraux n’a pas été très grande en France : sans être  inconnus,  ils ne semblent pas avoir obtenu l’adhésion des professionnels. Il est surtout cité par quelques auteurs non professionnels, plutôt des notables s’intéressant à l’architecture rurale. En revanche, ses théories ont retenu l’attention d’architectes russes, anglais et allemands au XIXe siècle, ce qui a permis leur large diffusion en Europe, surtout en Allemagne et en Russie. Son influence s’est étendue jusqu’en Australie et aux Etats-Unis. La reconnaissance en France lui est venue beaucoup plus tard, à la fin du XXe siècle, notamment pour son invention du “nouveau pisé", considérée comme une préfiguration du béton armé.

La construction en pisé se développe pourtant en France au XIXe siècle, dans les campagnes mais aussi dans les faubourgs de certaines villes, principalement à Lyon, mais aussi dans d'autres villes, comme à Toulouse dans le faubourg de Saint-Cyprien, avant d'être interdite ou réglementée suite aux inondations. C'est le cas à Toulouse en 1875 suite à la terrible inondation de la Garonne qui fit plus de 200 victimes. 

L'exemplaire du Cours d'architecture rurale numérisé sur Tolosana, qui n'est malheureusement pas tout à fait complet est relié avec un autre ouvrage, le Chauffage économique, (présenté dans un précédent focus). Ces deux titres rarissimes3 forment un recueil qui a appartenu à un certain Derigny et à l’architecte Lucien Gillet, (1860-1934) et qui est désormais conservé à la Bibliothèque universitaire centrale de l'Université Toulouse Jean Jaurès.

Economiser la ressource (le bois), favoriser les économies d’énergie, l’emploi de matériaux naturels et isolants (terre crue), perfectionner les techniques traditionnelles, améliorer l’habitat…  les thèmes développés dans ce recueil font tout a fait écho aux préoccupations écologiques actuelles.

1 - J. P. Le Garric, « Bibliographie de François Cointeraux », Colloque international François Cointeraux, INHA 2012 En ligne  

2 - Description curieuse et instructive des modèles en pisé…, 1806, p. 5

3 - Il manque une dizaine de page à la 3e partie, et peut-être certaines planches  (reliées dans le désordre, ont été remise en ordre dans la version numérisée)

4  - Seuls 4 autres exemplaires recensés dans le monde, dont 1 très incomplet pour le Cours d'architecture rurale.

Pour en savoir plus :

C. Demeulenaere-Douyere. "Le pisé ô ma divine maîtresse !... L'architecte François Cointeraux..."  2016 ?  Publié en ligne dans : Muriel Louâpre (coord.), Proses de l’inventeur. Écrire et penser l’invention au XIXe siècle, Épistémocritique, Ouvrages/actes de colloques, Paris, 2016. 

Les leçons de la terre : François cointeraux (1740 - 1830) : professeur d'architecture rurale, textes réunis par Laurent Baridon, Jean-Philippe Garric & Gilbert Richaud, Paris, INHA Ed. des Cendres, 2015

L. Baridon. "Le pisé de François Cointeraux (1740-1830) : la terre pour utopie"; Janvier 2010 En ligne  

H.Guillaud, « Une grande figure du patrimoine régional Rhône-Alpes. François Cointeraux (1740-1830), pionnier de la construction en pisé », CRATerre-EAG, monographie n° 3, décembre 1997. En ligne 

 

Posté le 04/01/2023
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