Un manuel d'écriture toulousain du 18e qui sort le grand jeu sur Tolosana

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Dans la préface de son ouvrage Principes & modeles nouveaux d'ecriture, publié en 1780, le maître écrivain André Samary (17..-18..?) donne une définition de l’écriture « cet art ingénieux de peindre la parole & de parler aux yeux, et par des traits divers, des figures tracées, donner de la couleur & du corps aux pensées ».

Descendant des copistes du Moyen-Âge, le métier de maître écrivain est attesté dès le 13e siècle en Europe. Ils accomplissent des tâches variées qui vont de l’enseignement de l’écriture aux laïcs, à la rédaction d’écrits pour des particuliers en passant par l’expertise des écritures et des signatures en justice. C’est d’ailleurs une affaire de justice qui permet à ces professionnels de l’écrit de voir la création en 1570 de la corporation des maîtres écrivains1.

Les maîtres écrivains sont d’abord chargés de mettre en place et diffuser, notamment au moyen de l’enseignement, une écriture au tracé amélioré et uniformisé pour une meilleure lisibilité. Ils multiplient ensuite les traités et manuels d’écriture afin d’offrir au public des modèles permettant la reproduction adéquate des diverses écritures selon les usages auxquels elles étaient destinées. On distingue alors la ronde ou lettre française (usages administratifs et juridiques), la bâtarde ou lettre italienne (pour la correspondance personnelle ou le commerce) et la coulée qui fut la plus usitée dans la seconde moitié du 18e siècle.

Ces manuels d’écriture suivent toujours le même modèle. Le texte d’introduction expose les méthodes pédagogiques pour apprendre à bien écrire : comment tenir et tailler sa plume ou s’assoir face à la table. Puis, ces conseils sont suivis d’exemples plus concrets avec une série de lignes ou de courts textes à recopier. La préface rédigée par André Samary informe « ceux qui achèteront cet ouvrage, que, pour en tirer tout l’avantage que j’ose leur promettre, ils doivent s’attacher à copier fidellement les pièces que je mets aujourd’hui sous les yeux du public. »

Les manuels d’écriture du 18e siècle sont certes des recueils d’exemples, mais ils manifestent surtout la dextérité des maîtres qui revendiquent ainsi leur statut de calligraphe et d’artiste. Les ouvrages sont alors de grands in-folios où le maître écrivain s’exprime en multipliant les arabesques (appelées « cadeaux » du latin catena chaîne) ou les représentations figurées que la main habile trace en un seul geste, sans jamais quitter le contact de la page. C’est le cas de cette gravure de Samary représentant Louis XVI lors de la prise de Grenade en 1779 et qui permet de mesurer l’extraordinaire liberté du tracé autorisée par la gravure sur cuivre, technique permettant également d'imiter parfaitement la calligraphie cursive.

La vie et l’activité d’André Samary sont encore mal connues. Originaire de Carcassonne, et habitant de Toulouse, il est maître écrivain breveté du roi et membre de l’Académie royale d’écriture de Paris.  Il fait figurer son portrait gravé dans Principes & modeles nouveaux d'ecriture. Une description de celui-ci en est donnée dans le Bulletin de la Société archéologique du Midi de la France daté de 1892. « Samary est représenté de face, taillant une plume, dans une attitude assez analogue à celle que Rembrandt a donné à Coppenol2…La planche a la forme d’un médaillon ovale et autour s’enroule une inscription sans doute tracée par le modèle lui-même : André Samary, écrivain privilégié du Roy, associé à l’Académie royale de Paris, 1780…les noms du graveur et du dessinateur ont disparu ».

L’exemplaire présenté provient du fonds Pifteau de la BU de l'Arsenal (UT1 Capitole). Il fait partie du corpus Arts et loisirs de Tolosana.

 

 

1: En 1569, Pierre Hamon, secrétaire de Charles IX, imite frauduleusement la signature du roi. Le chancelier réunit quelques maîtres écrivains pour confondre le faussaire. Ce dernier démasqué est condamné à mort. L’importance de cette expertise permet aux maîtres écrivains de demander une réglementation de leur profession. Le 16 octobre 1570, ils reçoivent du roi les lettres patentes qui les érigent en corporation.

2. Gravure en ligne

Pour en savoir plus :

Duprat, Julie. Les manuels de maîtres écrivains : enseigner l’écriture à Paris sous l’Ancien Régime, Carnet de recherches hypothèses de la BHVP, 2022 [en ligne]

Hébrard, Jean. “Des écritures exemplaires : l’art du maître-écrivain en France entre le 16e et le 18e siècle”. Mélanges de l’École Française de Rome, tome 107, 1995 [en ligne]

Métayer, Christine. “Normes graphiques et pratiques de l’écriture : maîtres écrivains et écrivains publics à paris aux XVIIe et XVIIIe siècles”. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2001/4, 56e année [en ligne]